HISTOIRE DE LA SCIE MUSICALE

Ce qui est particulier de l'histoire de la scie c'est qu'elle débute comme outil puis devient instrument de musique sans avoir changé de forme. De ce fait, elle continue de pouvoir servir à ce double emploi, i.e. que la même scie peut être à la fois l'outil et l'instrument de musique.


L'OUTIL

Dans la mythologie grecque, on attribue l'invention de la scie à Perdix (nommé aussi Tolos ou Calos) qui s'inspira d'une mâchoire de serpent ou de l'arête dorsale d'un poisson. On lui doit aussi le compas du géomètre et le tour du potier. Son oncle Dédale, architecte ingénieux, l'ayant pris comme apprenti, l'assassina par un excès de jalousie car le jeune homme de douze ans se révéla meilleur artisan que le maître. Perdix fut jeté du toit du temple d'Athéna et se transforma aussitôt en perdrix, laquelle pris son nom.

On retrouve des esquisses de cet outil depuis la préhistoire en passant par l'antiquité. Les premières véritables traces de scies ont été retrouvées en Égypte sur les pièces de bois qui composaient la barque royale de Kheops, vers 2500 avant notre ère. Des fouilles ont d'ailleurs mis au jour des restes de scies à poignée. On doit tout de même aux Celtes et leur science du fer, le développement des outils les plus courant : le marteau, la houe, la bêche et, bien sûr, la scie à poignée vers 750 avant notre ère. Les romains, quant à eux, inventent plutôt un design différent : la scie en arc qui, une fois bien tendue, permet une coupe plus efficace.

La scie disparaît pendant presqu'un millénaire. On explique cela au fait que la hache et l'herminette gagnent de la popularité tandis que la scie gagne la réputation d'être un outil de voleur. Cependant, cette raison est insuffisante et il est supposé aujourd'hui que sa disparition est principalement imputable à la pénurie de gros bois qui sévissait durant tout le Moyen-Âge suite à la surexploitation généralisée des forêts en Europe. La scie ne réapparaît que vers 1180-1200, suivie de l'invention des premiers moulins à scie au 13e siècle puis de la première scie circulaire en 1793 par l'Anglais Jeremy Bentham.


L'INSTRUMENT

On croit tout de même que l'usage musical de la scie remonterait au 12e siècle. Certains pensent que ce sont les bûcherons français qui auraient transformé cet outil en instrument de musique pour oublier leurs longues nuits en forêt. D'autres disent que cet usage prendrait racines dans les montagne de l'Ozark au E.U. du 19e siècle. On entend aussi qu'elle proviendrait des Appalaches, de la Scandinavie, des bûcherons sud-américains, des esclaves Africains, etc. Ce n'est toutefois que de simples hypothèses. En fait, il est plus que probable qu'à plusieurs endroits dans le monde, les propriétés sonores de la scie se soient révélés à un scieur à l'oreille musicale l'ayant tordue, échappée ou quelque chose du genre. Même brassée dans les airs, la scie émet un son notable qui peut être exploré par n'importe quel ouvrier sympathique.

On sait qu'entre 1917 et 1918 dans un moulin à métal de Sandviken en Suède, deux travailleurs ont fait équipe pour créer une scie musicale. En 1919 à Forsbacka en Suède, Martin Larsson emprunte la scie égoïne de son père et se sert de son archet de violon pour en jouer.

Toujours en Suède, aux entreprises de métallurgie Sandvik, un contremaître qui était aussi violoniste, engage une série d'essais pour fabriquer la meilleure scie musicale possible, la Sandvik Stradivarius. La forme de chacune de ces scies est découpée dans des lames d'acier trempé qui ont durci lors de d'un enroulage à froid. Les dents sont poinçonnées, aiguisées et la lame est mise sous tension par un procédé de roulage et de martelage. La poignée est fixée avant l'emballage et chacune des scies est jouée par un "violoniste testeur". Seulement cinq cent de ces scies sont fabriquées chaque année. Chacune est marquée du sigle Stradivarius. Plusieurs joueurs professionnels l'utilisent. Elle vaut environ $65.00 US (100.00 $CAN) pour un format standart.

Dans la première moitié du 20e siècle, la scie a un regain de popularité et on la retrouve dans les théâtres et les music-hall. La pièce Plainte de Henry Sauguet (1901-1989) consacre finalement la scie musicale comme un véritable instrument de musique.

Cet engouement est surtout attribuable au trio des Weaver Brothers n' Elviry avec leur numéro de Vaudeville célèbre en Europe jusqu'en Amérique. Pendant près de dix ans, Leon Weaver faisait ce numéro seul tandis que Frank son frère et June sa sœur perfectionnaient leur technique de la scie musicale. Ils se joignent finalement à lui en 1916. Il y a toutefois un obstacle : Ils jouent de la scie tel que Leon l'avait appris de Fitch Cooper, c'est à dire assis sur le manche les jambes écartées et la lame courbée par devant, posture inconvenable pour June devant public à cette époque. Elle dû donc se résoudre à jouer d'autres instruments tels qu' un violon à une corde fait d'un râteau de jardin, de l'autoharpe, et de la pompe à bicyclette. Mais voilà que plus tard elle découvrit ce qui allait devenir la posture adoptée par la majorité des joueurs de scie musicale d'aujourd'hui : le manche entre les genoux. On doit aussi deux autres innovations à cette femme de génie : 1) L'effet de trémolo induit par la vibration de son genou droit avec le pied droit appuyé sur les orteils ; 2) Plus tard, l'utilisation de l'archet sur la scie pour produire des notes. Il faut dire que la scie musicale était, jusqu'alors, jouée avec un maillet.

Ils présente donc leur numéro en 1919 au vieux théâtre Majestic de Milwaukee au Minnesota, entre un numéro de magie et de chèvres dansantes. Ce soir là, leur performance séduit tout le public et particulièrement un jeune homme nommé Clarence Mussehl. Ce dernier est époustouflé par le fait qu'on puisse faire de la musique avec une simple scie. C'était, pour lui, aussi étrange que de faire une chanson avec un grille-pain !

Comme le père de Clarence était contractuel en construction de son métier, il y avait chez lui un tas de scies qui n'attendaient que de se faire jouer. Clarence racontera plus tard qu'il essaya d'en jouer pendant des semaines en les frappant, les tapotant du bout du doigt et aussi en utilisant un archet mais sans résultat. Un jour, découragé, il en lança une à bout de bras sur le plancher et Boinngggg !, elle fit résonner une note. Convaincu alors de son potentiel et qu'il devait certainement y avoir UNE FAÇON de faire de la musique avec, il continua malgré ses frustrations. Essais et erreurs se poursuivirent jusqu'au jour où il trouva LA bonne manière de courber la lame et ce fut un succès. Il continua de pratiquer et pu très tôt remplir sa maison de musique, enfin.

Il donna de nombreux concerts et on lui demandaient souvent où trouver une scie adéquate pour jouer. Ce problème devint rapidement un défi. Qu'est-ce qui fait qu'une scie est meilleur qu'une autre pour jouer de la musique et comment en créer une parfaite ? Il approcha alors la compagnie de scies Atkins avec qui il fit affaires. Clarence passa plusieurs semaines à Indianapolis pour expérimenter différents aciers, essayer toutes les dimensions, longueurs, épaisseurs possibles. Un travail difficile mais qui porta fruits car il créa la première scie dite "musicale" au monde. Instrument remarquable et excellent, la lame était faite d'acier anglais mince, doux et plus souple que tout autres scies, ce qui lui conféra un son merveilleux et un spectre de notes plus large.

Les arrangements pris avec les scies Atkins lui ont permis d'avoir la première série de ces scies spéciales. Il fonda par la suite Mussehl & Westphal en 1921, première compagnie professionnelle de scies musicales au monde, dirigée de chez lui. Selon les études de Jim Léonard, les ventes de 30,000 scies musicales étaient courantes entre 1920 et 1930, à l'apogée de la popularité de l'instrument. Puis vint la Dépression et les ventes chutèrent à presque zéro. L'acier devenu de plus en plus rare autour de la seconde guerre mondiale, forcera la compagnie à fermer.

Il ne faudrait pas oublier qu'à cette époque Marlene Dietrich, qui allait chanter devant les troupes Américaines pour offrir son support, doublait sa voix dit-on en jouant de la scie musicale. Elle reçus alors le titre de "First lady of the musical saw". Elle avait appris à jouer de cet instrument grâce à Igo Sym, un acteur bavarois, lors du tournage de Café Électrique en 1927.

Au milieu des années '50, Mussehl & Westphal rouvre ses portes. Elle n'est toutefois pas la seule compagnie à fabriquer des scies musicales, il faut mentionner Charlie Blacklock en Californie, Sandvik en Suède, Parkstone en Angleterre, Feldmann en Allemagne ainsi que la fameuse scie sans dent de La lame sonore en France.

Depuis, nous avons pu entendre cet instrument chez les Etats-uniens avec notamment Tom Waits. Aussi les groupes français La Tordue et Les Primitifs du Futur, entres autres. Vers la fin du 20e siècle, la scie s'est particulièrement taillée une place dans la musique Country et Folk.

Au Québec plusieurs artistes tels que La bottine souriante, Perdu l'nord, Urbain Desbois, Les Charbonniers de l'Enfer ainsi que les humoristes Fous bracs et le clown Chocolat ont donnés une place importante à la scie musicale.

Différents types de scies peuvent être jouées. La plus commune est sûrement la scie égoïne ou scie à poignée unique mais d'autres utilisent aussi la scie de long ou passe-partout et le Godendart (s'écrit aussi Godendar de l'anc. fr. Godendard). Autant d'instruments et encore plus de techniques différentes pour en jouer.

La scie musicale se classe parmi les idiophones dans la taxonomie des instruments de musique.


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